Vu de France: Journalistes, les « chiens de garde » aux crocs limés

Par Guillaume Erner, Charlie Hebdo, 30.1.2019

On peut se tromper d’injure. Par exemple, celle de « chien de garde » censée désigner les journalistes, version polie du «journalope» et autres « merdias ». Les Chiens de garde, vous savez, ce livre publié par Nizan en 1932, souvent vanté par Le Monde diplomatique. La thèse de Nizan a mal vieilli, il s’en prenait aux philosophes enfermés dans l’abstraction. Rien à voir avec le journalisme actuel, les chiens de garde sont désormais soupçonnés de défendre les pouvoirs financier et politique.

Mais de quels journalistes parle-t-on ? On ne juge pas les conducteurs de car en prenant Émile Louis en exemple. Pourquoi limiter la profession aux Franz-Olivier de tout poil ? Le « pasdamalgame» ne s’applique pas seulement aux types de médias «giletsjaunes». Bien sûr, les médias appartiennent pratiquement tous à des oligarques, mais là aussi « pasdamalgame». Un grand reporter au Monde n’est pas sans ressource face à Xavier Niel ; les confrères de Mondadori — groupe qui édite notamment Science & Vie — sont largement plus démunis face au groupe Reworld qui veut les racheter, pour les transformer en publicitaires.

Si l’on met de côté l’audiovisuel public, il n’y aura bientôt plus que deux types de médias. Ceux qui doivent gagner de l’argent et ceux qui sont censés en perdre. Jeff Bezos, patron d’Amazon, a racheté le Washington Post pour le mettre au service de ses idées politiques, sans escompter le moindre dollar de plus sur son compte en banque. En France, les groupes de médias doivent pratiquement tous s’autofinancer ; alors, ces chiens de journalistes tentent de protéger leurs niches. En tenant plus ou moins compte du surmoi de chaque titre, chacun s’efforce de maintenir ses positions sur un marché qui s’effondre.

Pour la plupart précaires, les journalistes sont sommés de faire de l’audience, en suivant notamment le triptyque de JFK  (Jean-François Kahn, pas l’aéroport), on lèche, on lâche, on lynche. C’est ce qui est arrivé à Macron, comme avant à Hollande et à Sarkozy. Comme les « gilets jaunes », ls journalistes sont des dominés. Victimes pour la plupart des bouleversements industriels en cours. Les taxis ont été ubérisés, les journalistes facebookisés. Le Web a suggéré aux patrons de presse l’idée farfelue qu’il était judicieux d’offrir ce qui était naguère payant.

Alors, sur Internet, les médias se vendent beaucoup plus, mais c’est gratuit. Du coup, si les journalistes sont des chiens, c’est parce que, aujourd’hui, ils subissent un temps de chien.

NB: L’illustration est de la rédaction.

Laisser un commentaire