Médias et démocratie, la montée des périls

Par Romaine Jean

On croyait les choses acquises, elles ne sont pas. L’information est attaquée de toute part et polluée par des manipulations telles, que les démocraties en viennent à trembler. Tout le socle des valeurs mises en place au lendemain des guerres du siècle dernier, est en train de s’effondrer. Signerait-on la déclaration des droits de l’homme aujourd’hui, se demandait récemment Angela Merkel ? Signerait-on le droit à une information indépendante pour tous ? La réponse est incertaine.

Exagère-t-on la menace ?

Sept dirigeants, autour d’Emmanuel Macron, se sont exprimés dans une tribune du « Monde » pour lancer un appel en faveur de la liberté d’opinion et d’expression : « Nous, chefs d’Etat et de gouvernement, nous nous engageons à promouvoir … ». Les grandes promesses n’engagent que ceux qui les croient mais qui aurait imaginé qu’il faille répéter un tel credo en 2018 ?

C’est Reporters sans frontières qui a lancé le mouvement en faveur d’une information libre, pluriel, fiable, imaginant pour l’an prochain, un pacte à signer par les Etats et la mise sur pied d’un groupe international d’experts sur l’information et la démocratie. Plusieurs Prix Nobel, dont l’américain Stiglitz, l’iranienne Shirin Ebadi et l’écrivain Mario Vargas Llosa s’associent à la démarche.

C’est que les médias, tous les médias, à commencer par ceux de service public, sont fragilisés par la transformation numérique.

Il y a tout d’abord cet inquiétant « air du temps », qui favorise les leaders qui parlent haut et fort. Leur point commun est la détestation des élites, dont ils font partie, et les menaces contre la médias, dont ils utilisent toutes les dérives pour assoir leur pouvoir. Au Brésil, le candidat Bolsonaro n’a cessé de menacer les médias durant la campagne. Aux Etats-Unis, la chaine CNN a reçu des colis piégés. En France, le chef des insoumis a appelé les citoyens à « pourrir la vie des journalistes de France Info », qui ont enquêté sur ses comptes de campagne. Et les exemples sont à l’infini.

Il y a aussi cette influence planétaire des Gafa, pris désormais dans des scandales à répétition. Le « New York Times » accuse Facebook d’avoir orchestré une campagne de dénigrement contre le financier George Soros, critique à son égard. Une société de relations publiques aurait été chargée de faire oublier l’implication du groupe dans l’ingérence russe lors des dernières élections américaines. Comment contrer la viralité des « fakenews » ? La réponse n’a pas encore été trouvée. Au Congrès américain, les démocrates rêvent de mesures pour « lutter contre l’influence corruptrice de l’argent des entreprises dans notre démocratie ». La privatisation du pouvoir de censure a montré ses limites et plus personne ne compte sur Facebook pour s’auto-réguler.

Internet a permis une incroyable diffusion des savoirs mais aussi le déferlement sauvage de désinformations, de rumeurs, de haine. Les trolls comme nouvelle arme politique ! A « l’ensauvagement des relations sociales » dénoncé par le professeur en sciences de l’information Arnaud Mercier, fait écho un « ensauvagement » des rapports entre politiques et les médias. Et même des rapports entre états. Aurait-on imaginé un président américain ridiculiser, par voie de tweet, un allié français à la popularité en berne ? Aurait-on imaginé la politique de défense européenne s’enflammer, en quelques messages numériques.

 « Il est urgent de protéger notre accès à une information indépendante, pluraliste, basée sur des faits, condition indispensable pour que les individus se forgent librement une opinion et participent valablement au débat démocratique », dit Reporters sans frontières.

On commence à mesurer l’ampleur des dégâts du Far West numérique. Le dossier est en friche mais l’alerte est donnée.

Romaine Jean / Bilan

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