Les journalistes et les gangsters numériques

Par Romaine Jean

Dans les vieux films américains du siècle passé, il y avait d’un côté des gangsters qui dévalisaient sans vergogne et de l’autre des victimes, consentantes à force d’impuissance. Les rôles sont repris aujourd’hui par les Gafa, ces « bandits numériques » qui menacent de précipiter la mort de la presse. C’est ce que dit sans surprise un rapport que vient de publier le gouvernement britannique. Si la Suisse se livrait au même exercice, les conclusions seraient semblables. A force d’encaisser sans broncher compressions, concentrations et disparitions de titres, on finira bien par prendre des mesures !

« Si rien n’est fait rapidement, c’est toute une industrie, voire même la démocratie, qui peuvent mourir à petit feu », dit en préambule le rapport universitaire Cairncross, commandé par la Première Ministre britannique. La situation ressemble à s’y méprendre à celle d’autres pays d’Europe, Suisse comprise.  

Au Royaume Unis, les revenus publicitaires, ont baissé de moitié en 10 ans et plus de 6’000 journalistes ont disparu des rédactions. Le tirage des quotidiens nationaux est passé de 11,5 millions d’exemplaires en 2008 à 5,8 millions en 2018 : moins 60 % pour le « Guardian », moins 58 % pour le « Financial Times » ou moins 54 % pour le « Sun » et la presse populaire.

La situation est parfaitement comparable à celle de la Suisse où les rentrées publicitaires ont également diminué de moitié en dix ans, avec une accélération ces dernières années : pour les seules années 2016-2017, la presse régionale et dominicale encaissaient un recul de 12 pour cent. Impressum comptait 5400 membres journalistes en 2002, contre 3 200 aujourd’hui. Et la concentration des titres a fortement affaibli la diversité d’opinion.

L’accès à l’information passe aujourd’hui par les plateformes qui jouissent d’une situation de « quasi-monopole sur l’ensemble de la chaîne de production de la publicité en ligne ». Leurs algorithmes sont des boites noires, d’une insondable opacité qui récompensent les contenus qui se partagent le plus. « Pour exister dans cet écosystème, les médias ont dû adapter leur stratégie éditoriale, réduire la taille de leurs articles, rédiger des titres à haute portée d’audience ». Le journalisme de nuances a de plus en plus de difficulté à exister, le journalisme de spécialisation aussi.

Les informations d’intérêt public sont celles qui émergent le moins sur les plateformes, constate le rapport anglais et l’appauvrissement du paysage médiatique se fait au détriment de deux types de journalisme, piliers de l’information d’intérêt public : l’investigation qui coûte chère et la presse locale.

Honneur au journaliste Philippe Boeglin de la « Liberté » qui a remporté le prix transparence 2018 en révélant les curieuses notes de frais des officiers de l‘armée suisse, honneur aux journalistes valaisans du Nouvelliste, Walliser Bote, le Temps et RTS  qui se sont alliés pour obtenir un rapport d’enquête sur la pollution au mercure de la Lonza. Il faut absolument encourager ce type de journalisme, qui résiste de plus en plus mal à la dureté des temps.

Le rapport britannique requiert des mesures concrètes et une intervention de l’Etat face au danger qui guette le secteur. Et de citer des financements directs pour la presse locale d’intérêt général, un fond pour l’innovation, une fiscalité adaptée, une charte de bonne conduite entre éditeurs et plateformes qui permettrait d’encadrer les accords commerciaux. Le rapport demande aussi, ce qui est nouveau, d’étudier l’impact de la BBC sur le marché de la presse, en évitant une cannibalisation du marché au détriment de la presse locale. Intéressant d’aborder la question sous cet angle-là !

Les éditeurs alémaniques revendiquent aujourd’hui une partie de la redevance de la SSR pour abaisser les frais de transports des journaux. Cet argent-là devrait plutôt servir à financer de nouveaux produits de presse d’intérêt public et des plateformes d’enquêtes.

Quoi qu’il en soit, l’étude britannique pourrait inspirer Simonetta Sommaruga, la nouvelle ministre en charge des médias, dont on attend les orientations.

Romaine Jean / Bilan / 5.3.2019

Les illustrations sont de la rédaction de francophonie.ch

Laisser un commentaire