La faillite du système médiatique / Natacha Polony

L’hebdomadaire Marianne du 25 janvier 2019 publie un dossier complet sur la faillite du système médiatique français. Cette enquête est précédée par un éditorial de la directrice de la rédaction, Natacha Polony. Même si la crise actuelle est essentiellement franco-française, elle devrait alimenter la réflexion de tous les journalistes.

Le « grand débat national » censé réconcilier la France s’incarnera bel et bien, à la télévision, dans la coanimation d’un numéro spécial de « Balance ton post » par Cyril Hanouna et Marlène Schiappa. Comme un condensé de toutes les problématiques liées à l’évolution du système médiatique et à ses relations incestueuses avec la sphère politique. Non pas qu’il faille avoir le moindre mépris pour les Français qui se délassent devant les émissions de divertissement. Mais considérer que le débat démocratique auquel aspirent les citoyens pourrait se tenir dans ce qui est la quintessence du spectacle pensé pour racoler le téléspectateur zappeur et augmenter quintessence du spectacle pensé pour racoler le téléspectateur zappeur et augmenter les recettes publicitaires, voilà qui dénote de la part de la secrétaire d’Etat une étrange conception de son rôle de ministre, c’est-à-dire de serviteur.

Rien à voir, en apparence, avec la haine dont ont fait l’objet les journalistes à l’occasion du mouvement des « gilets jaunes », haine qui a mené à des agressions, et à des quasi-lynchages. Et pourtant.

Il y a là deux symptômes de l’état du système médiatique. D’un côté, des journalistes, souvent précaires, parfois prolétarisés, sont les boucs émissaires d’une colère populaire dont certaines manifestations relèvent du fascisme, de l’autre, le débat politique, au prétexte de « s’adresser au peuple », se transforme en foire.

Sectarisme

La haine qui s’est récemment manifestée à l’égard des journalistes est certes le fait d’une minorité qui a voulu s’accaparer un mouvement beaucoup plus vaste, aux aspirations initiales profondément respectables. Elle n’en reflète pas moins un divorce plus vaste, que les médias seraient inspirés de regarder en face. Marianne fut fondé par Jean-François Kahn en 1997 pour contrer ce qu’il appelait la « pensée unique », ce réflexe idéologique d’une presse adhérant au néolibéralisme économique et au progressisme sociétal, avec une préférence plus ou moins marquée pour l’un ou l’autre, réflexe dont le degré ultime est d’assimiler à l’extrême droite toute forme de contestation. Vingt-deux ans plus tard, nous payons les conséquences d’un sectarisme qui a empêché de traiter les vrais sujets, désindustrialisation, insécurité, inégalités…

Pourtant, rien n’est plus dangereux que l’illusion entretenue par certains qu’on pourrait se passer de ces médias qui ont failli. Subventionnés avec l’argent public, dépendants de leurs riches actionnaires, vendus au système… il faudrait leur substituer l’image brute et les réseaux sociaux ? Nous-mêmes, à Marianne, avons été

Pourtant, rien n’est plus dangereux que l’illusion entretenue par certains qu’on pourrait se passer de ces médias qui ont failli. Subventionnés avec l’argent public, dépendants de leurs riches actionnaires, vendus au système… il faudrait leur substituer l’image brute et les réseaux sociaux ? Nous-mêmes, à Marianne, avons été rachetés par un actionnaire tchèque. Sans quoi, ce journal un peu à part dans le paysage médiatique disparaissait. Depuis, forts de l’idée que l’indépendance se démontre par les actes plus que par les discours, nous avons consacré des enquêtes à la Fondation Vuitton de Bernard Arnault, premier annonceur de la presse, sans être beaucoup repris par nos confrères, ou à Lactalis, multinationale opaque aux montages financiers douteux. Car tel est le rôle d’un journal, rôle que ne pourront jamais remplir ni les réseaux sociaux, ni les médias collaboratifs qui s’adressent à un public de niche.

Mais, plus encore, Marianne fut fondé sur la conviction qu’un journal joue un rôle essentiel dans le débat démocratique, non seulement en apportant du pluralisme dans le paysage médiatique, mais en développant chez ses lecteurs l’envie d’être bousculés, surpris, dérangés dans leurs certitudes. C’est toute la différence entre un journaliste et un activiste des réseaux sociaux (lire p. 18). Non seulement il enquête et doit assumer ses écrits, mais il doit s’interdire la connivence des algorithmes de Facebook. Charles Péguy disait qu’une revue doit mécontenter un cinquième de son lectorat, mais jamais le même cinquième. C’est la seule façon d’entretenir chez les citoyens l’habitude de débattre, c’est-à-dire d’échanger avec quelqu’un dont on ne partage pas les idées, ce qui est le principe de la démocratie. La « pensée unique » est la négation de ce rôle démocratique des médias. A nous, journalistes, de nous en souvenir.

Natacha Polony

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