Dominique Wolton: « difficile d’être journaliste »

Chercheur au CNRS, le spécialiste des médias défend le métier de journaliste, tout en réclamant plus de distance vis-à-vis des réseaux sociaux et des chaînes d’information continue.

Directeur de la revue Hermès, qu’il a créée en 1988 (CNRS éditions) et directeur de la collection CNRS Communication, créée en 1998.

Directeur de recherche au CNRS, Dominique Wolton a fondé en 2007, et dirigé jusqu’en 2013, l’Institut des sciences de la communication du CNRS.

Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment écrit Penser la communication (Flammarion, 1997).

Comment en est-on arrivé à cette défiance, voire cette violence, envers les journalistes ?

Il y a eu une explosion de l’information grâce à la radio, la télévision, les réseaux, et les journalistes ont été pris dans cet énorme tsunami. Tout d’abord, ça a été un facteur de progrès. Mais dans un deuxième temps, les journalistes, au lieu de prendre une distance par rapport aux limites des réseaux ou des chaînes d’information continue, n’ont pas assez montré que leur travail, ce n’est pas la même chose. Ils n’ont pas fait un travail assez critique pour sauvegarder leur profession. Or, plus il y a d’informations, plus on a besoin des journalistes ! Aujourd’hui, on commence à voir les aspects négatifs avec les rumeurs, les fake news, et les pauvres journalistes sont pris dans le mouvement de rejet de tout ça.

“À un moment, il faut distinguer l’information qui relève de la responsabilité des journalistes, de celle de tous ceux qui racontent n’importe quoi”

Quel regard portez-vous sur les chaînes d’info continue, qui ont souvent été critiquées dans les cortèges de gilet jaunes ?

Ce n’est pas le problème des gilets jaunes. Si les journalistes se mettent à réfléchir en fonction de la réaction du public, ce n’est pas bon. Par définition, le journaliste dit des choses qui, les trois quarts du temps, ne font pas plaisir aux acteurs. Que les gilets jaunes, la CGT, l’armée ou l’Église ne soient pas contents du travail des journalistes, c’est quelque part que les journalistes les dérangent. Le problème, c’est que depuis le début, ils n’ont pas pris assez de distance vis-à-vis des chaînes d’information, et que celles-ci, dans leur logique de folle concurrence entre elles, ont peopolisé l’information, l’ont simplifiée. La question de fond, je la résume en une seconde : il n’y a jamais eu autant de tuyaux, il n’y a jamais eu autant d’informations, mais il n’y a jamais eu aussi peu de diversité. Tout le monde parle de la même chose au même moment… Donc cette extraordinaire explosion de l’information ne bénéficie, pour l’instant, ni aux journalistes, ni au public.

Vous portez finalement un regard assez sévère sur l’évolution du métier…

Ce n’est pas sévère, puisque je n’arrête pas d’écrire, depuis plus de trente ans, que ce métier est indispensable, et que plus il y a de technique, plus il faut le sauver.

Mais dans ce métier comme dans d’autres, il faut plus de distance critique. Le changement technique va très vite, la pression financière s’accentue, et les professionnels aux avant-postes comme vous prennent la rafale en premier. La question, c’est de savoir si l’évolution actuelle est bénéfique, ou si elle risque de fragiliser les journalistes. Ma réponse, c’est que ça risque de les fragiliser.

Comment en sortir ?

Ce que doivent faire les journalistes, partout dans le monde, c’est arrêter la fuite vers la peopolisation et vers l’audience, et réaffirmer la difficulté de leur métier. Il faut avoir le courage de dire que tout le monde n’est pas journaliste. C’est un métier, c’est des valeurs, c’est une déontologie, c’est une histoire. Bien sûr qu’on peut contribuer à l’information sur les réseaux, mais au bout d’un moment, il faut distinguer l’information qui relève de la responsabilité des journalistes, de celle de tous ceux qui racontent n’importe quoi.

Vous parlez de déontologie. Le pouvoir souhaiterait imposer des règles aux journalistes, est-ce bien son rôle ?

C’est un débat qui dure depuis cinquante ans. Deux problèmes sont contradictoires. Il y a partout des chartes de déontologie, dans tous les journaux du monde, et en gros ça ne sert à rien, car la réalité va plus vite. Deuxièmement, le pouvoir politique essaie de contrôler tout ça, mais aussi de sauvegarder la liberté de la presse. Et les journalistes sont pris entre le marteau et l’enclume. Il devrait y avoir un énorme travail de la profession, mais elle-même est complètement divisée, entre les radios, les télévisions, etc. Si on veut sauver ce métier, il faut une auto-réflexion du milieu sur lui-même, qu’il discute avec des politiques et universitaires pour élargir la vision.

Propos recueillis par Guillaume Lévy / Vendredi 23 mars 2019

Lire l’article original: http://www.lunion.fr/id52318/article/2019-03-22/dominique-wolton-charcheur-au-cnrs-difficile-detre-journaliste

Laisser un commentaire