L’émotion dans les médias

Par Serge-André Guay / Fondation littéraire Fleur de Lys / 4 mai 2019

Quand l’émotion devient une nouvelle

Je ne sais pas comment aborder le sujet en titre de cet article parce qu’il m’est difficile de le raisonner avec une certaine logique et un tant soit peu d’objectivité. En effet, les émotions suscitent principalement réactions émotives, soit d’autres émotions, soit des gestes émotifs.

Nous le savons tous, l’émotion est devenue une nouvelle à part entière dans les médias d’information. Chez moi, au lieu de susciter, par exemple, l’indignation qui s’impose face à une atrocité, elle engendre plutôt un mélange de dégoût et de colère.

J’en ai assez de voir les journalistes interroger des gens au sujet des émotions qu’ils ressentent selon l’événement à la une. Le journaliste se veut alors reporter des émotions des gens touchés par tel ou tel événement. Et si ce journaliste parvient à reléguer à l’antenne une émotion forte qui donnera naissance à des émotions de même nature chez son auditoire, il aura accompli son travail, c’est-dire se donner une arme pour faire réagir les politiciens le jour même ou le lendemain dans les corridors du parlement.

Cette joute émotive entretenue par les journalistes a gagné beaucoup de terrain au cours des dernières décennies. Aujourd’hui, l’émotion est partout dans les médias d’information.

Plus jeune, j’aimais bien écouter les nouvelles télévisées avec mon père en fin de soirée. Le présentateur et l’équipe de journalistes s’efforçaient alors d’être le plus neutre et le plus objectifs possibles. Les nouvelles, c’étaient du sérieux.

Et cette approche répondait à nos attentes.

Le moindre petit accro à l’objectivité d’un présentateur ou d’un journaliste suscitait rapidement des critiques. Et l’objectivité se hissait en tête des sujets de conversation dans les milieux bien informés. Plusieurs personnes qualifiées nous rabattaient alors les oreilles avec l’ultime affirmation : « L’objectivité n’est jamais parfaite, absolue ». Nous nous rendions à cette évidence avec un peu de scepticisme mais, si tout rentrait dans l’ordre à l’antenne des médias d’information, nous acceptions le compromis.

Puis, soudainement, la guerre de l’information dans les médias a fait ressortir le côté un peu guindé des médias dits sérieux.

 Il fallait donc, pour livrer bataille, sortir du cadre et se positionner comme le média du peuple. L’émotion s’est inscrite comme un élément distinctif entre les médias d’information. En marketing, on se référera à l’émotion comme un positionnement à exploiter pour se distancer et se distinguer de la concurrence des autres médias.

Je ne sais pas si des sondages et des groupes de discussion commandés par les médias d’information à l’époque soutenaient l’hypothèse à l’effet que les présentateurs et les journalistes traitaient trop froidement l’information. Une chose est certaine, le virage émotif des médias d’information a eu lieu.

Malheureusement, l’émotion n’a pas été uniquement un sujet d’information mais les journalistes eux-mêmes sont devenus émotifs. Il est reconnu que l’émotion entraîne l’émotion. La cloison entre la nouvelle à traiter et l’émotion du journaliste face à cette nouvelle a cédé, et un tsunami émotionnel a inondé les médias d’informations.

En 1998, le chef d’antenne vedette du Téléjournal de fin de soirée de Radio-Canada, Bernard Derome, présente les nouvelles une dernière fois. Stéphan Bureau prend la relève et nous aurons droit à ce que j’appellerai « Le Téléjournal en pyjamas » jusqu’en 2003. Nous venons de changer de cap.

En fait, le nouveau chef d’antenne est à l’opposé du sérieux de Bernard Derome. Monsieur Bureau arrive de TVA, où une culture populaire de l’information est déjà en place, et il l’importe à Radio-Canada. La catastrophe dure cinq longues et pénibles années pour Radio-Canada et les téléspectateurs adeptes d’une information sérieuse.

Finalement, en 2003, Stephan Bureau cède sa place un autre journaliste, Gilles Gougeon qui prend l’antenne en 2003 et 2004 mais il ne peut pas réparer tout le tort causé au Téléjournal par son prédécesseur.

La cote d’écoute est en chute libre. Bernard Derome est le seul à pouvoir redonner au Téléjournal ses lettres de noblesses et il reprend l’antenne de l’émission de 2004 à 2008.

Cette petite référence à l’histoire explique comment TVA a pu doubler Radio-Canada quant aux cotes d’écoute des émissions d’informations quotidiennes il y a plusieurs années. La domination de TVA dans les cotes d’écoute des grands bulletins d’information au Québec a projeté à l’avant-plan une couverture de presse relevant de la culture populaire ou, si vous préférez, une couverture de presse la plus émotive possible.

Radio-Canada étant dans l’impossibilité de concurrencer TVA, la société d’état a été dans l’obligation de courtiser cette culture populaire de l’information en faisant une place plus grande à l’émotion dans ses bulletins de nouvelles télévisées. Après tout, TVA a changé définitivement la donne non seulement auprès de son auditoire mais dans l’ensemble de la population.

Mais l’appétit de la population ne s’est pas arrêté là. Si l’émotion engendre l’émotion, elle donne aussi lieu à une multitude d’opinions, toutes aussi émotives les unes que les autres. La réaction des téléspectateurs n’est plus objective puisqu’ils reconnaissent moins la nouvelle que l’émotion qu’elle suscite.

Ainsi, l’opinion s’est vu attribuer une place prédominante dans tous les médias avec la multiplication des chroniques dans la presse écrite et des interventions d’experts dans les médias électroniques.

Pour constater à quel point l’opinion est confondue à la nouvelle, prenez en considération que plusieurs chroniqueurs et experts sont d’anciens journalistes. Au Téléjournal de fin de soirée de Radio-Canada, le panel du jeudi est constitué de trois « journalistes » livrant, non pas de l’information, mais leurs opinions. Si l’un d’eux se présente comme analyste politique, il n’en demeure pas moins que son travail se limite à livrer son opinion et non pas une analyse.