Voltaire, journaliste d’investigation

Par Alex Décotte

Tout commence le 13 octobre 1761 à Toulouse, au numéro 13 de la rue des Filatiers.

Après le souper, Marc-Antoine, fils aîné de Jean Calas, marchand d’étoffes, est retrouvé mort dans l’arrière-boutique de la maison familiale. Son cou porte des traces de strangulation. Suicide ou meurtre ? Les enquêteurs penchent pour le meurtre et avancent un mobile apparemment convaincant : le père, protestant, aurait tué son fils parce que celui-ci souhaitait se convertir au catholicisme.

C’est le début de l’Affaire Calas qui, grâce à Voltaire, va secouer tout le royaume de France et aboutir, trois ans plus tard, à la réhabilitation de Jean Calas, condamné au supplice de la roue et mort sous la torture.

En ce mois d’octobre 1761, Voltaire vit entre le château de Ferney, qu’il vient d’acquérir, et sa résidence genevoise des Délices, qu’il s’apprête à quitter. A Genève, cité de Calvin, il compte de nombreux amis protestants, dont certains descendent de huguenots français exilés après la Révocation de l’Edit de Nantes.

C’est naturellement à Genève que Pierre Calas, le frère de Marc-Antoine, se réfugie après avoir été condamné au bannissement à perpétuité. Il rencontre Voltaire pour le convaincre de l’innocence de son père mais Voltaire, critique de toutes les religions, croit d’abord à la vérité officielle avant d’accorder foi au récit et aux preuves apportées par son visiteur.

Déjà immensément célèbre, Voltaire se transforme alors en véritable journaliste d’investigation puis en redoutable éditorialiste engagé. A distance, il confie la contre-enquête à des amis de confiance envoyés tout exprès à Toulouse. Définitivement convaincu, il s’engage dans une véritable croisade pour que soit reconnue l’innocence de Jean Calas.

Jour après jour, il écrit à ses amis philosophes parisiens, chargés de relayer ses arguments jusqu’au pouvoir royal. A Ferney, le château fourmille désormais de gens dont le rôle consiste à recopier à l’infini les textes de Voltaire, pour les envoyer au plus vite à tout ce que l’Europe compte d’adeptes des Lumières et de ministres susceptibles de porter la bonne parole.

En parallèle, le philosophe de Ferney rédige et publie – clandestinement – en 1763 son Traité sur la Tolérance. Son obstination paie. La famille de Jean Calas est reçue par le roi à Versailles tandis qu’après deux années d’instruction, le Conseil du roi finit par casser, le 4 juin 1764, l’arrêt du parlement de Toulouse. Voltaire a gagné, et la Vérité avec lui.

Nul doute que, si l’affaire Calas avait éclaté en ce début de XXIe siècle, Voltaire se serait largement servi d’internet et des réseaux sociaux. Peut-être eût-il obtenu plus rapidement gain de cause mais qu’importe ? Avec les moyens de son temps, sa force de travail, ses réseaux et sa célébrité, il a gagné un combat perdu d’avance et ouvert la voie à ceux de nos confrères journalistes qui se battent aujourd’hui pour dénicher les faits, les recouper, les publier et, parfois, changer un peu le cours de l’Histoire.

  • A Genève, une avenue porte le nom de Calas et une rue celui de Voltaire tandis qu’à Ferney, c’est une école qui porte le nom de Calas et une avenue celui de Voltaire.

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