«Migrant», «réfugié», «immigré», des termes pas si innocents

Par Catherine Morand

Cela ne vous aura pas échappé: dans les médias, comme dans les conversations en ville, cela fait belle lurette que les termes «émigrés», «immigrants», «réfugiés» ont été zappés. Au profit de la seule appellation contrôlée de «migrant». Le vocable s’est en fait généralisé relativement récemment, depuis environ trois ans pour être précise. C’est en effet au plus fort de l’afflux massif de milliers de personnes, en 2015, que le terme «migrant» est devenu omniprésent.

Or, cette appellation est tout sauf neutre. Contrairement à l’«émigré», caractérisé par le lieu d’où il vient, ou l’«immigré», originaire d’un lieu bien précis même s’il n’y est pas né, le «migrant» en revanche semble ne venir de nulle part ni aller nulle part. Sans origine ni destination, condamné à errer à l’infini sans jamais trouver un lieu d’ancrage – sorte de nomade des temps modernes.

Certes, ce glissement sémantique peut aussi être interprété comme une volonté d’adoucir la terminologie, le terme «migrant» pouvant apparaître comme plus tempéré que celui d’«immigré», très connoté dans certains pays. C’est ainsi qu’en France par exemple, l’Office national de l’immigration a été remplacé par un Office des migrations internationales. Reste que les situations demeurent très diverses.

Avec entre autres des réfugiés politiques qui, en général, retournent dans leur pays une fois les conflits terminés; lesquels, en vertu du droit international, ont droit à une protection de la part de l’Etat dans lequel ils viennent se réfugier. Ou les immigrants qui quittent leur pays pour s’enraciner ailleurs, généralement pour des raisons économiques, sans esprit de retour dans leur pays d’origine.

Au plus fort de l’afflux massif de milliers de personnes provenant de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan, le Haut-Commissariat aux réfugiés avait déclaré: «Nous devons être clairs: la plupart des personnes arrivant par la mer sont des réfugiés, qui ont besoin d’une protection contre la guerre et les persécutions.» Cela n’a pas empêché que dans les médias, tous, sans distinction, étaient qualifiés de «migrants», atténuant ainsi la responsabilité des Etats à leur égard.

Cela illustre en tout cas que le choix sémantique n’est pas innocent, car il comporte des arrière-pensées politiques. «Migrants» ou «réfugiés», quel est le terme le plus approprié? La chaîne d’information Al-Jazeera, par la voix de l’un de ses journalistes, Barry Malone, avait jeté un pavé dans la mare en annonçant vouloir renoncer à utiliser systématiquement le mot «migrant», estimant que ce terme était devenu un outil à déshumaniser les personnes concernées et à les tenir à distance. Un terme devenu «péjoratif» et «réducteur», selon Barry Malone, dont l’utilisation «facilite les récupérations politiques» avec, à la clé, une libération à peine voilée d’un racisme décomplexé.

Un réfugié est ainsi une personne dont le statut est régi par la Convention de Genève, et à laquelle les Etats sont tenus d’apporter une protection si cette personne a dû fuir son pays après y avoir été persécutée en raison de ses opinions politiques, son appartenance à un groupe social, sa religion, etc. En revanche, il n’existe pas de définition claire et universelle du terme «migrant»; ou alors très floue, qualifiant des groupes de personnes fort disparates.

Des appels ont été lancés pour une utilisation précautionneuse du terme «migrant», en raison de son ambiguïté et de l’idéologie sous-jacente qui servirait in fine à opérer un tri entre personnes qui quittent leur pays. Un migrant étant censé le quitter pour des raisons économiques, ceci le distinguerait du réfugié ou du demandeur d’asile, poussé à le fuir pour des motifs politiques. Or, le fait de répéter en boucle que ce flux continu d’hommes, de femmes et d’enfants qui cherchent à sauver leur peau sont des migrants dédouane en quelque sorte l’Europe de son devoir d’assistance.

Catherine Morand, 2.10.2018, Le Courrier

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