La presse et la colère numérique

Par Romaine Jean

La deuxième décennie du siècle sera-t-elle celle de la colère ? Colère des peuples à
l’est de l’Europe. Colère des électeurs aux Etats Unis, en Italie ou au Brésil, qui ont
porté des populistes au pouvoir. Colère des gilets jaunes en France. Des séismes
sociaux à l’idéologie protéiforme, qui ont trouvé dans les réseaux sociaux un
formidable vecteur. La presse traditionnelle en ressort souvent laminée et la France
de ce point de vue est un véritable laboratoire.

« Nous n’avons rien vu venir, a avoué publiquement Nathalie Saint-Crick,
responsable du service politique de France 2, sur le plateau de « C à vous », en faisant
le bilan de l’année écoulée. Nous n’avons rien senti, a renchéri son collègue de
France Inter. Confessions courageuses de journalistes, qui découvrent à l’occasion
d’un mouvement social, leur déconnexion du pays, tout occupés à scruter faits et
gestes du Pouvoir, tel un barde en sa Cour.
Déconnexion !

Il fallait voir en cette fin d’année les regards apeurés de certains éditorialistes en
plateau, face à la rue déchaînée. Il fallait capter les moues méprisantes de ces
« seigneurs » de la profession, confrontés à la France d’en bas pour une fois
convoquée au banquet républicain. Un gouffre culturel.

Alors aujourd’hui, les médias s’interrogent. Pourquoi sommes-nous devenus des
cibles ? Pourquoi conteste-t-on notre lecture du monde ? Pourquoi cette crise de
représentativité ?

« Les gilets jaunes ont mis en lumière l’incapacité des journalistes à observer sans
juger », estime Anne Nivat, grand reporter et prix Albert Londres sur les antennes de
le Web-télé Le Media. Le phénomène n’est pas nouveau. Il s’est vu dans sa largeur,
aux Etats-Unis, durant toute la campagne présidentielle. La quasi-totalité des grands
titres a raillé, sous-estimé puis rejeté le phénomène Trump, oubliant au passage ses
électeurs, qui sont pourtant bien là. Et prêts à recommencer à voter pour lui !
Comprendre cette lame de fond aurait mieux valu.

Certains observateurs tentent aujourd’hui d’expliquer ces soudaines irruptions
sociales par les lois de la société numérique. Les gilets jaunes seraient nés d’un changement d’algorithmes. Le péril jaune créé la toile. Réflexe élitaire d’une
profession qui ne peut concevoir ce qu’elle n’a prévu. Mépris face aux sans grades qui
ne pourraient agir que sous les coups de trolls russes ou d’algorithmes frelatés.
Certes les colères virales se partagent bien par les communautés Face book et une
simple vidéo peut enclancher un mouvement social d’une ampleur inouïe. Cependant
la rage ne se crée pas de rien. Elle est documentée par des chiffres. 9 millions de
français vivent du smic, 40 % de jeunes sont au chômage dans certains quartiers,
minés par une intégration ratée. Rage née de la violence sociale. Un pays riche ne
peut avoir des travailleurs pauvres, soulignait récemment le Premier Ministre Pedro
Sanchez en augmentant de 22 % le smic espagnol. En effet !

Le malaise social, dans cette ampleur, a totalement échappé au pouvoir, aux partis et
à la majorité des médias, dont les ténors viennent d’ailleurs des mêmes milieux et
des mêmes écoles. Les gilets jaunes forcent la presse, toute la presse bien au-delà de la France, à un utile exercice d’autocritique. Observer, Enquêter, Expliquer, Commenter. En toute humilité. C’est ce qui lui est demandé. Les bases du métier.

Romaine Jean / Bilan

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