La malédiction des élections

MERCREDI 16 JANVIER 2019 CATHERINE MORAND

La plupart des élections sur le continent africain s’accompagnent de périodes de tension voire d’affrontements. Pourtant, au départ, électeurs et électrices accomplissent avec sérieux et gravité leur devoir de citoyen-ne, n’hésitant pas à parcourir des kilomètres ou à attendre des heures sous le soleil ou la pluie pour pouvoir voter. Ces hommes et ces femmes prennent à cœur leur devoir électoral, et sont à chaque fois remplis d’espoir, rêvent d’un avenir meilleur, avec, à la tête de leur pays, une équipe dirigeante moins avide et prédatrice que la précédente. Las. Si les électeurs et les électrices jouent le jeu, on ne peut souvent pas en dire autant de l’équipe sortante, qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour rester aux affaires; tandis qu’en face, les candidats à sa succession sont prêts à tout pour accéder à la magistrature suprême.

Dans chaque camp, le plus souvent, tous les coups sont permis: l’achat de voix; la réquisition de jeunes désœuvrés pour battre campagne en échange de quelques billets, un T-shirt ou une casquette; le bourrage des urnes; ou encore le financement de «gros bras» pour mener des opérations commando destinées à perturber le processus électoral. Même si le pays connaît des tensions, a vécu des heures sombres, rien n’entame l’ardeur des politiciens pour se maintenir coûte que coûte au sommet de l’Etat, transmettre les rênes à un dauphin adoubé; ou, pour ceux qui n’ont pas encore goûté au miel du pouvoir, y accéder à tout prix. Quitte à (re)plonger le pays dans le chaos.

Les rebondissements à répétition qui émaillent les élections présidentielles en République démocratique du Congo montrent que ce pays n’échappe pas à la règle. Un véritable feuilleton, qui ne s’achève pas avec la proclamation des résultats, aussitôt contestés. Une nouvelle fois, les populations qui ont joué le jeu, la société civile qui lutte avec courage en faveur d’élections justes et transparentes sont roulées dans la farine. Aucune pitié pour ses compatriotes de la part de la classe politique congolaise. Oubliées les années de guerre civile, les millions de morts d’un conflit sans fin dans la foulée du génocide rwandais. Aucune volonté de faire en sorte que ces premières élections «démocratiques» soient véritablement exemplaires dans ce pays martyr qui a connu tant d’épisodes dramatiques et sanglants depuis son indépendance.

Pourquoi les pays africains ne parviennent-ils pas à organiser des élections «apaisées», dont les résultats seraient acceptés et reconnus par l’ensemble des parties et de la population? A chaque scrutin, cette question fait couler beaucoup d’encre et de salive. Les explications ne varient guère. Relevons: un exercice du pouvoir qui génère des fortunes colossales pour celles et ceux qui l’incarnent; des partis politiques formés sur une base ethnique, pour lesquels la perte du pouvoir s’accompagne de la fin d’avantages pour l’ensemble de la communauté; les interférences extérieures, politiques et économiques, qui perturbent le jeu démocratique; la grande précarité dans laquelle vit la majorité de la population, qui facilite les achats de voix et les «tripatouillages» en tous genres.

Au vu des tensions voire des troubles qu’elles génèrent, de leurs coûts pour le pays et la «communauté internationale», l’organisation régulière d’élections municipales, régionales et présidentielles est-elle adaptée aux réalités des pays africains? Cette question revient régulièrement sur le devant de la scène. Elle pose cependant problème: en quoi les pays africains seraient-ils différents des autres nations de la planète? C’est que le vote des citoyens et citoyennes pour élire leurs représentants demeure pour l’instant le moins mauvais système pour tenter de se prémunir des présidences à vie, de la prédation et des dérives autoritaires. Même si, sous toutes les latitudes, des dévoiements resurgissent sans cesse, qui nécessitent de toujours remettre l’ouvrage sur le métier.

Catherine Morand, journaliste. Article initialement publié dans Le Courrier.

Laisser un commentaire