Et le français parlé à la radio, il va où? 

Par Philippe Stroot

Pas besoin d’être puriste ou tenant d’une langue figée à tout jamais pour s’indigner de la dégradation constante de la langue française parlée à la radio. Non contents de former – ou plutôt de formater – l’opinion publique, en expliquant aux auditeurs ce qu’ils doivent penser de ce qui se passe dans le monde, certains journalistes de la radio (et de la télévision) ne se privent pas de massacrer la «langue que nous avons en partage»…

Dans un récent numéro, le magazine français «Marianne» décrivait un professeur de banlieue «incapable de formuler une phrase sur le mode interrogatif, l’inversion du verbe et du sujet constituant une prouesse apparemment hors d’atteinte». Tel semble être aussi le cas de certains journalistes romands, qui n’ont pourtant pas été formés dans la banlieue parisienne mais qui posent à l’antenne des questions du genre: «Vous en pensez quoi? Vous voyez qui comme candidat? Et après ça, on va où?» Le regretté Michel Dénériaz et quelques autres doivent se retourner dans leur tombe…

Certes, toutes les langues évoluent et ont tendance à se simplifier, en vertu de la loi du moindre effort, mais on peine à imaginer un Anglais demander «you are going where?» ou un Allemand proférer «Sie machen was?». En revanche, dans les médias audiovisuels francophones – et singulièrement en Suisse romande – la question «vous faites quoi?» ne paraît déranger personne…

Et lorsqu’on leur adresse la moindre remarque à ce sujet, tout comme lorsqu’on met en cause leur objectivité politique, les journalistes concernés ont le réflexe corporatiste de s’indigner que l’on ose critiquer les médias… C’est tout juste s’ils ne crient pas à l’atteinte à la liberté de la presse. Où c’est qu’on va quand? Quand c’est qu’on va où? Une chose est sûre: le français parlé à la radio est en train d’y aller!

La préservation de la beauté, de la richesse et des finesses de notre langue devrait pourtant faire l’unanimité au-delà des clivages philosophiques et politiques et surtout des susceptibilités individuelles. C’est par exemple un vrai plaisir d’entendre parler un célèbre avocat genevois dont l’élégance de la langue française qu’il manie n’a d’égale que le conservatisme insondable, pour ne pas dire plus, des idées qu’il professe et avec lesquelles on a, bien entendu, le droit d’être en total désaccord.

Tics en stock

Contrairement aux tiques suceuses de sang, les tics verbaux ne transmettent pas de maladies, mais ils ont le don d’agacer prodigieusement lorsqu’on en abuse, parfois sans s’en rendre compte.

Chacun peut à l’occasion avoir tendance à utiliser trop souvent certains mots ou expressions à la mode comme «donc», «en fait» ou «on va dire». Il y a quelques dizaines d’années, la mode était plutôt à «n’est-ce pas?» qu’il faisait sérieux et érudit de placer au détour de chaque phrase.

Personne n’est à l’abri des tics verbaux, ce qui est compréhensible et acceptable lorsqu’ils sont prononcés par des gens peu habitués à s’exprimer publiquement, mais qui l’est beaucoup moins dans la bouche de journalistes dont le métier est précisément de «causer dans le poste», comme on disait jadis.

L’un des tics verbaux les plus exaspérants, qui semble se répandre comme une traînée de poudre, est le fameux «hein?» de connivence, dont d’aucuns se croient obligés de parsemer leurs propos. Au point que la première chaîne de la Radio romande RSR 1 mériterait parfois d’être rebaptisée «RSR hein». On pourrait objecter que celles et ceux qui en abusent ne s’en rendent pas compte, mais le fait est que lorsqu’on le leur fait gentiment remarquer, dans un message d’auditeur courtois et dépourvu d’agressivité, les animateurs concernés vous traitent par le mépris et continuent comme si de rien n’était à placer leurs «hein?» toutes les trois phrases… Mais peut-être s’agit-il d’une consigne qui leur est donnée, d’un de ces trucs enseignés aux journalistes

débutants pour leur éviter de bafouiller, comme celui qui consiste à remplacer le traditionnel «euh…» d’hésitation par un «eh bien» passe-partout mais le plus souvent incongru. Il suffit pour s’en convaincre de suivre les chaînes françaises d’information continue, qui font paraît-il une grande consommation de jeunes stagiaires fraîchement émoulus d’écoles de journalisme, où l’on peut craindre qu’on leur apprenne davantage comment formater politiquement l’opi- nion publique qu’à s’exprimer dans un français correct et élégant.

My sister is not a boy

Mais comme le disait cyniquement un confrère, tout cela n’est pas grave car de toute façon on ne parlera bientôt plus que l’anglais dans les médias francophones. On n’en est heureusement pas encore là, mais il est vrai que l’utilisation d’expressions anglo-étasuniennes prend égale- ment des proportions épidémiques. On dirait que dès qu’ils le peuvent certains journalistes de la radio s’empressent d’exhiber leurs rudiments de la langue anglaise, façon culture-confiture: moins on en a plus on l’étale. Les téléspectateurs amateurs de sport connaissent bien ces inénarrables commentateurs sportifs,

français mais pas seulement, qui après chaque course d’athlétisme ou de nata- tion gagnée par un ou une anglophone se précipitent pour l’interviewer en ânonnant quelques questions d’une banalité consternante dans un anglais d’arrière-cuisine… Inutile de dire que les champions d’autres pays qui ont le malheur de ne pas parler l’anglais n’auront jamais l’honneur d’être interrogés sur leurs états d’âme d’après course, même s’ils sont les meilleurs et pourraient avoir des choses plus intéressantes à dire. Difficile de ne pas voir dans tout cela non seulement une forme de snobisme, mais aussi le signe d’une incroyable soumission à l’égard de la langue «internationale» de la pensée unique et surtout un mépris certain à l’égard de sa propre langue et de ceux qui s’efforcent, envers et contre tout, d’en assurer la défense et l’illustration. C’est d’autant plus grave que malgré la désaffection du public, notamment à l’égard des journaux, l’influence de la presse et des médias ne cesse paradoxalement de croître et de façonner l’opinion, au point que certains estiment qu’ils ont cessé d’être le «quatrième pouvoir» pour devenir le deuxième, après la finance et avant les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire…

Philippe Stroot

L’Alouette, juillet 2016

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