Après la malbouffe, la malcause … et la censure

Par Philippe Stroot

Cause toujours, tu m’intéresses. Mais pas avec des mots trop compliqués, car le public de notre monde en pleine modernisation technologique risquerait de ne pas tout comprendre. Surtout les jeunes, dont il ne faut pas surcharger le programme scolaire avec des choses aussi inutiles et archaïques que le vocabulaire, l’orthographe et la grammaire, puisque de toutes façons ils ne s’exprimeront bientôt plus que dans un anglais international amplement suffisant pour consommer et penser droit. A l’insu ou non de leur plein gré, les journalistes, surtout de radio et de télévision, que ce soit en France, en Suisse ou en Belgique, ont pris la tête de cette nouvelle croisade réformatrice et résolument pragmatique contre les nostalgiques d’un ordre linguistique révolu. C’est ainsi qu’ils ont commencé par liquider en quelques années l’inversion dans les questions. Plus aucun par exemple ne demande à son interlocuteur «Qu’en pensez-vous ?» préférant «Vous en pensez quoi ?». Et il ne s’agit pas en l’occurrence de singer comme d’habitude les anglo-saxophones , car aucun Britannique ni Etasunien, même le plus demeuré, ne demandera jamais « You think what ? » … Ce sont donc, hélas, les francophones qui se distinguent. Et ce n’est manifestement qu’un début, car il est désormais question de ne plus enseigner le passé simple, trop compliqué pour les utilisateurs de tweets, de chats et de réseaux prétendument sociaux. Après le subjonctif imparfait, disparu dans l’indifférence générale, un nouveau temps de verbe risque donc de sombrer à son tour à brève échéance. Au risque de rendre incompréhensibles de nombreuse oeuvres littéraires. Mais comme de toutes manières les gens lisent de moins en moins, et pas seulement les journaux…

Mais pourquoi l’obsession de la réforme, de la simplification et du moindre effort en matière de langage et d’expression s’arrêterait-elle en si bon chemin ? On pourrait ensuite carrément supprimer la conjugaison des verbes, trop compliquée et superflue. On dirait pas exemple je mange, tu mange, nous mange, vous mange, etc. Pourquoi en effet se fatiguer inutilement ? En attendant l’avènement final et définitif de la langue unique de la pensée unique, qui permettra en outre des économies d’échelle bienvenues  en ces temps de caisses vides et de manque à gagner. Plus besoin de traducteurs, de réviseurs ni de correcteurs, le rêve ! 

Avec n’importe qui, mais pas de tout

Il est à noter que cet allègement de la forme commence déjà à aller de pair avec un allègement remarquable du fond. On observe en effet un nombre croissant de sujets que les journalistes – tout comme les internautes – sont instamment priés de ne plus aborder sous peine de « heurter la sensibilité », voire de « blesser » tel ou tel segment du public. En d‘autres temps on aurait parlé de censure ou d’atteinte à la liberté d’expression, mais désormais il s’agit de « non-discrimination » de minorités ethniques, religieuses, sexuelles ou autres, de « devoir de mémoire » à géométrie plus ou moins variable ou de « maintien de l’ordre public »…   

A la fois formateurs et formatés, les journalistes sont tenus de se plier à toutes sortes de nouvelles contraintes et ni l’état général de la presse ni les perspectives d’emploi ne les incitent à une résistance excessive… Ils ne sont pas mieux lotis à cet égard que les humoristes, espèce en voie de disparition car de plus en plus limités dans leur liberté d’expression, au point que des gens comme Coluche, Desproges ou même Pierre Dac et Francis Blanche n’auraient sans doute aucune chance aujourd’hui d’être diffusés sur quelque média que ce soit. Ils seraient probablement traités de racistes, d’antisémites ou d’homophobes, sinon de porc à balancer… Car désormais on peut rire (jaune ?) avec n’importe qui, mais pas de tout.

Changer la forme mais aussi le fond

Au-delà des questions de langue et de forme, les tentatives de réécrire l’Histoire pour la faire mieux correspondre à l’idéologie dominante ne sont certes pas nouvelles,  mais elles ont tendance actuellement à se multiplier dans des proportions jamais vues auparavant. Et personne ne s’en indigne, surtout pas les médias. C’est ainsi, pour rester dans le domaine sociétal, qu’à la suite de l’épidémie de dénonciations de cas de harcèlement sexuel, réels ou supposés, d’aucuns ont jugé qu’il convenait également de réécrire des œuvres célèbres pour en expurger toute trace de sexisme ou de violence à l’égard des femmes. Ce fut récemment le cas de Carmen de Bizet, car l’histoire romancée d’une femme assassinée est désormais inacceptable, même dans un opéra. Quelques années auparavant c’était déjà les livres pour enfants de la série La bande des cinq, très populaire dans les années 60, dont les traductions avaient été « modifiées » par l’éditeur pour les rendre à la fois plus faciles a comprendre par les jeunes du 21e siècle mais aussi plus politiquement correctes. Un enseignant avait alors dénoncé sur son blog cette opération inouïe, procédant à une comparaison des textes anciens et nouveaux de ces livres pour la jeunesse d’où il ressortait par exemple que le passé simple était désormais remplacé par le présent et « nous » par « on », le reste étant à l’avenant…

Et pourquoi pas dès lors «corriger» également les traductions des auteurs latins et grecs classiques, pour les rendre plus « fun » et les mettre au goût du jour ? On pourrait peut-être aussi modifier la Bible, le Coran, la Torah et tous les autres textes religieux, afin d’en extirper une fois pour toutes ce qui pousse des populations à s’entretuer. Pour le coup, la quête du « politiquement correct » cesserait d’être ridicule et pourrait même favoriser la coexistence pacifique entre les peuples et les cultures, en attendant que tout soit enfin dilué dans le melting-pot universel que certains appellent de leurs voeux. Et si c’était la francophonie qui en prenait l’initiative, ce serait certes encore meilleur…  Et vous, vous en pensez quoi ? 

Philippe Stroot

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