« Le monde continue de s’assombrir pour les journalistes »

Même en Europe, zone qui reste la plus sûre en principe, les reporters doivent faire face « aux pires menaces » souligne Reporters sans frontières dans son rapport 2019.

« La haine des journalistes a dégénéré en violence » prévient Reporters sans frontières, dans son rapport 2019 sur la liberté de la presse dans le monde. Sur la carte du monde publiée ce jeudi, seulement 24% des 180 pays et territoires étudiés par l’ONG affichent une situation « bonne » ou « plutôt bonne » pour la liberté de la presse, contre 26% en 2018.  

« Le nombre de pays considérés comme sûrs, où les journalistes peuvent exercer leur métier en toute sécurité, continue de se réduire, tandis que les régimes autoritaires renforcent leur emprise sur les médias », résume RSF sur son site Internet

« Passages à l’actes plus graves et fréquents »

Après s’être renforcée ces dernières années, « l’hostilité à l’encontre des journalistes, voire la haine relayée dans nombre de pays par des dirigeants politiques, a fini par susciter des passages à l’acte plus graves et plus fréquents », souligne l’ONG, qui constate « un accroissement des dangers et, de ce fait, un niveau de peur inédit dans certains endroits » parmi les journalistes. Le harcèlement, les menaces de mort, les arrestations arbitraires, font de plus en plus partie des « risques du métier ».  

Aux Etats-Unis (48e, -3 places), un climat toujours plus hostile s’est installé. Jamais les journalistes américains n’avaient fait l’objet d’autant de menaces de mort », et jamais non plus ils n’avaient « autant sollicité d’entreprises privées pour assurer leur sécurité », souligne RSF. En juin, quatre journalistes et une employée d’un quotidien du Maryland, le Capital Gazette, ont été tués dans une fusillade.

Au Brésil (105e, -3 places), la campagne présidentielle ponctuée de « discours de haine » et de désinformation, « augure d’une période sombre pour la démocratie et la liberté de la presse » selon l’ONG.  

Contrôle fréquent de l’information

En queue du classement, le Turkménistan succède à la Corée du Nord : la plupart des médias y sont contrôlés par l’État, les derniers correspondants clandestins de médias en exil sont « pourchassés sans relâche », condamne l’ONG. Au Vietnam comme en Chine, la presse officielle contrôle les débat publics et des dizaines de journalistes, professionnels ou non, dorment derrière les barreaux.

Le « contre-modèle » chinois, « basé sur une surveillance et une manipulation orwelliennes de l’information grâce aux nouvelles technologies, est d’autant plus alarmant que Pékin promeut désormais son modèle répressif hors de ses frontières », décrit RSF. 

Ailleurs, le pluralisme de la presse « résiste de moins en moins aux logiques de concentration commerciale et aux intérêts économiques », comme au Japon ou en Australie déplore RSF. 

La France, 32e du classement

En Europe aussi, la situation s’est fortement dégradée. Dans cette zone qui reste la plus sûre, en principe, les journalistes « doivent aujourd’hui faire face aux pires menaces », décrit RSF : le meurtre à Malte, en Slovaquie et en Bulgarie, des attaques verbales et physiques en Serbie ou au Monténégro, ou un niveau inédit de violences lors des manifestations de « gilets jaunes » en France (32e, +1), de la part des policiers comme des manifestants.  

« Ces attaques verbales et ces menaces contre les médias partout en Europe incitent à des actes de violence sur le terrain qui relèvent d’une haine du journalisme et du pluralisme, et s’apparente à une forme de chantage antidémocratique, déplore RSF. La détestation des médias, caractéristique majeure de la colère des gilets jaunes en France, en est l’illustration la plus préoccupante et s’est manifestée de façon brutale avec des agressions et des intimidations inédites (…) En tout, plusieurs dizaines d’incidents graves ont été répertoriés depuis le début du mouvement. Ils viennent s’ajouter aux dizaines de cas de violences policières et d’usage excessif de tirs de LBD qui ont principalement visé des photojournalistes. » 

Ces pays qui montrent la voie

Le rapport 2019 est alarmant mais certains pays continuent de montrer la voie, comme la Norvège, qui reste en tête du classement, la Finlande (2e) ou le Costa Rica (10e), un cas à part sur le continent américain, où les journalistes peuvent travailler sereinement. D’autres pays ont aussi changé de visage à l’occasion de changements de régime.  

En Malaisie (123e, +22), aux Maldives (98e, +22), en Ethiopie (110e, +40) ou en Gambie (92e, +30), l’arrivée de nouveaux gouvernants a fait souffler un vent de fraîcheur sur la presse. « La défense de la liberté et de la fiabilité de l’information doit devenir un enjeu majeur pour les citoyens, quoi qu’ils pensent des journalistes, quelles que soient les critiques », souligne Christophe Deloire. 

Source: L’Express, 18 avril 2019

Classement RSF Liberté de la Presse 2019