Jean-Marie Vodoz, vigilant gardien de notre « trésor commun »

Journaliste vaudois d’opinion libérale, éminent défenseur de la langue française au sein de sa profession et du Haut Conseil de la francophonie, Jean-Marie Vodoz nous a quittés au seuil de l’été.

Né en 1930 à Lausanne, originaire de La Tour-de-Peilz, il est le fils d’Antoine Vodoz, chef du Département de justice et police après avoir été avocat à Yverdon et membre actif de la Ligue vaudoise, et de Noëlle, née André, fille d’un journaliste. Il passe sa prime jeunesse dans un milieu libriste, fréquentant avec Bertil Galland « l’Eglise de Marterey », mais deviendra selon ses propres termes « un incroyant apaisé, qui a cherché et qui n’a pas trouvé ». Au Collège, il affiche un intérêt précoce pour l’information en publiant un petit journal, puis il entreprend des études de droit à l’Université de Lausanne, mais les interrompt au bout d’un an par manque de motivation, non sans avoir porté la casquette de Zofingue, société dont il est brièvement le secrétaire central et où il parraine le futur député Daniel Bovet.

Au seuil des années 50, il est l’un des premiers Suisses romands à suivre les cours du Centre de formation des journalistes à Paris. Son parcours professionnel est bien connu : stagiaire à la Feuille d’Avis de Neuchâtel, il est ensuite rédacteur puis secrétaire général à la Gazette de Lausanne, où il lance dans les pattes de la très maurrassienne FAN une éphémère édition neuchâteloise du quotidien libéral vaudois. Ses articles consacrés à la Ligue vaudoise (mai-juin 1963) lui valent cette réponse de M. Regamey (La Nation, no 666 [Ciel !], 28 juin 1963) : « Vos critiques nous seront utiles et nous pourrons nous référer à vos articles pour nous représenter la vision qu’a de nous un honnête libéral ». Par la suite, Jean-Marie Vodoz sera souvent très éloigné de La Nation sur le plan des idées générales ou des positions politiques.

Sur un point important, il s’est trompé : « On ne voit pas comment, disparus les hommes qui avaient fondé le mouvement avec d’autres espoirs, la relève pourrait être assurée », écrivait-il en 1963. Toujours bien vivante, la Ligue Vaudoise lui a survécu.

24 heures a retracé l’activité de Jean-Marie Vodoz au sein du groupe Edipresse (qui culmine avec le poste de rédacteur en chef de ce quotidien de 1977 à 1995), à la présidence d’associations de journalistes et pour la défense du français, oubliant toutefois de signaler que François Mitterand, en 1984, l’avait fait chevalier de la Légion d’honneur. Deux ans plus tard, il avait été nommé membre du Haut Conseil de la francophonie ; mais en 2000, las de « beaux discours qui ne débouchaient sur rien », il en démissionna avec fracas.

Le nom de Jean-Marie Vodoz restera indissolublement lié à la défense du français en terre romande. C’est sur son initiative que l’Association suisse des journalistes de langue française avait lancé fin 1980 un concours ayant pour objet l’attribution d’un « bec d’or » et d’un « bec d’argent » aux deux annonces les mieux rédigées parues dans la presse romande, et d’une « perle d’inculture » à la plus mauvaise. Le « Bec d’Or » disparut en 1995.

Ce vigilant gardien de notre « trésor commun » récusait l’étiquette de « puriste frissonnant ». Les barbarismes, les fautes de syntaxe, les impropriétés de termes, les « tics » de langage (« en fait, en fait, en fait »…), l’utilisation trop fréquente d’expressions latines, les germanismes et le « franglais » le révulsaient. Il ne cessait de s’élever contre ce qu’il appelait le « désesperanto » ou « anglo-ricain » qui menace de devenir la « cinquième langue nationale » en même temps que le seul lien entre les Suisses. Le caractère multilingue de la Suisse encourage sa colonisation : c’est une manière facile, estimait-t-il, de résoudre les problèmes de traduction. Il se refusait à voir dans la francophonie un « avatar du colonialisme français », même si la France a un intérêt national manifeste à défendre le français, dont elle n’est certes pas la propriétaire, mais la « gérante principale ». L’enjeu de la francophonie était, pour lui, avant tout culturel : « Il s’agit de protéger le français d’une sorte de créolisation et de lutter contre la domination d’un anglais élémentaire qui véhicule ce que l’Amérique a de moins intéressant ». Plus largement, il s’insurgeait contre la domination politique, économique, militaire et culturelle des Etats-Unis, « qui représente un très grave danger pour notre monde ». Malgré toutes les dénégations officielles, il voyait se profiler « la soumission de la Suisse à l’OTAN, ce bras armé de la Maison-Blanche ».

On lui doit, avec Daniel Cornu et François Gross, La Suisse ou le piège des certitudes (Payot, 1978) et il a dirigé l’ouvrage collectif Le français, notre maison (Zoé, 2010).


Jean-Philippe Chenaux
(La Nation, 19 juillet 2019)