Langue française en Suisse: « Ce que Genève peut faire pour le français »

« Le français outragé, le français brisé, le français martyrisé. Dans une pétition d’un autre temps, cent personnalités francophones ont appelé cette semaine à la résistance face à l’invasion de l’anglo-américain, « pseudo-langue universelle, en réalité servante d’un maître particulier », dit le texte.

Parmi ces courageux partisans prêts à prendre le maquis face à l’invasion du globish – cet anglais dilué à la sauce mondialiste – se trouvent deux Genevois, Jean Ziegler, vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme, et Rémy Pagani, conseiller administratif de Genève.

Ces vaillants soldats, qui ont multiplié les combats contre le colonialisme et l’impérialisme américain, se retrouvent une nouvelle fois au front, mais depuis leur salon, pour gronder le président Macron, à qui il arrive de parler correctement l’anglais en visite dans un pays anglophone. Contrairement à ses prédécesseurs.

Les signataires exigent qu’une police de la langue vienne sanctionner les collectivités qui préfèrent la langue de Shakespeare à celle de Molière. À Genève, les contrevenants seraient nombreux, les institutions trouvant très chic de baptiser leurs événements en anglais. Ils critiquent aussi l’introduction de cours en langue anglaise en France, pays bien connu pour ses prouesses en matière de pratique des langues étrangères… Cette conception de la langue forteresse, conservatrice, voire régressive est un carcan qui pourrait la réduire à un patois d’une époque révolue ou l’étouffer.

Habituellement moins regardants, nos deux Genevois hurlent aussi avec les loups dans ce texte en dénigrant la nomination au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) de la Rwandaise Louise Mushikiwabo, « membre actif d’un régime politique détestable », celui de l’autocrate Paul Kagamé. La représentante de l’OIF a été reçue à Berne en avril par le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis, qui lui a fait bon accueil. Il faut dire que dans son discours, le Tessinois la présentait comme une Camerounaise…

Cinquième langue la plus parlée dans le monde, le français s’enrichit au contact des autres langues. N’en déplaise aux puristes. D’ailleurs, à l’inverse, combien de mots français ont été adoptés par les Britanniques ou les Russes ! Poussé par la démographie africaine, le français devrait gagner une ou deux places au palmarès des idiomes les plus usités sur tous les continents. Le président Macron a annoncé plusieurs projets pour soutenir cette progression…

Et si nos Genevois militants y apportaient leur pierre ? Jean Ziegler pourrait par exemple activer ses contacts au Palais des Nations et ses relations africaines pour faire cesser une irrégularité onusienne. Alors que Genève est la place forte de la diplomatie multilatérale africaine, largement francophone, et que le français est une des langues officielles des Nations Unies, il est de plus en plus fréquent que des textes soient publiés en anglais sans traduction française. Honte. Au printemps, des délégations africaines s’étaient plaintes d’avoir eu à se prononcer sur des documents en anglais lors d’une session de travaux à l’Organisation mondiale de la santé.

Rémy Pagani pourrait, lui, toucher un mot à son collègue Sami Kanaan, en charge de la Culture, pour porter à Genève un projet esquissé par le président français au sommet de la francophonie d’Erevan, l’an dernier. Depuis la création de la francophonie, il n’y a jamais eu de congrès des écrivains francophones. Or, la littérature française s’est enrichie des œuvres d’auteurs haïtiens, canadiens, suisses, belges, roumains, camerounais, congolais, marocains, russes ou autres écrivant en français. Pourquoi ne pas organiser ce congrès ici? Le Genevois Joël Dicker n’a-t-il pas été l’écrivain francophone le plus lu en France en 2018?

Par Olivier Bot / 20 juin 2019

1 réponse à Langue française en Suisse: « Ce que Genève peut faire pour le français »

  1. Noël Muré dit :

    Jeudi 27 juin 2019, 12 h 43′
    Bonjour depuis Bâle
    Ma solidarité avec ces personnes Genevoises – Monsieur Jean Ziegler, vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme, et Rémy Pagani, conseiller administratif de Genève – est pleine et entière.
    De mes 28 années d’expérience de la traduction d’entreprise en Suisse, il ressort que l’une au moins des sources de l’anglicisation outrancière des langues de spécialité respectives des domaines fiduciaire, comptable, bancaire, assurantiel, informatique bancaire réside dans l’influence des cabinets d’audit internationaux, que, avec le temps qui passait, je ressentais de plus en plus comme les linguo-évangélisateurs de l’économie. Les milieux bien en vue de certaines entreprises du domaine des assurances, et non des moindres, au travers de leurs services de traduction, sont loin de donner le bon exemple… de courage en francophonie. Pourtant, en principe, il n’y a pas plus proche de leurs clients que les assureurs! Du moins ils s’en revendiquent dans leur communication mercatique. En France, ce n’est pas mieux, où les professionnel-le-s de la finance, de l’économie et de l’informatique, des assurances, légitimé-e-s de fait par l’ambiance des écoles de commerces, ont basculé dans cette emprise mentale.
    Loin de moi toute idée de discriminer la langue anglaise, qui peut être aussi belle que la française que chantaient avec ses mots à lui Yves Duteil, et avec ses beaux textes à lui Alain Morisod.
    Mais l’alternance codique (terme que j’ai relevé durant ma formation récente en études françaises à l’université de Bâle, équivalent en français du terme de spécialité de la linguistique en anglais « code switching »), qui fait « avaler » de plus en plus de termes réellement ou supposément anglais devient carrément délirante. Souvent, ma demande adressée à des fiduciaires ou à des conseillers d’entreprise ou de banque, qui consistait à connaître la définition exacte d’un anglicisme, se heurtait à des hésitations ridicules de la part de ces professionnels (inutile de préciser alors que pour moi, traducteur, c’était « la démerde »).
    Les membres du personnel, par ailleurs objectivement très sympathiques, et à l’esprit linguistiquement coopératif, de la Banque cantonale de Genève comme les membres du personnel de la Banque cantonale du Valais, utilisaient eux et elles aussi de grands nombres d’anglicismes qui auraient été aisément remplaçables par des termes de spécialité bancaire et informatique en français. Je dois reconnaître que les efforts des Valaisannes et des Valaisans de la Banque cantonale, de Sion, en faveur de la langue de spécialité bancaire francophone ont été patents et très appréciables. Leurs efforts faisaient carrément plaisir. Je les dégustais comme un bon pinot noir des coteaux chauds et pierreux du Valais. Après plusieurs années, leurs efforts restent dans mes souvenirs les plus agréables de ma carrière de traducteur en Suisse. Donc en Suisse, tout n’est pas perdu. Il suffirait que du point de vue linguistique, la Suisse bancaire sache reconnaître et promouvoir les locutrices et les locuteurs favorables au respect authentique de la francophonie et donc des membres de son Peuple souverain dans son acception romande. À l’opposé, la pratique de français de spécialité bancaire de certaines personnes influentes de la Banque cantonale de Fribourg… ne m’en parlez pas… tout y restait à faire! Les Neuchâtelois… parfois surpris, mais bon… Évidemment, mes propos de traducteur chargé de travaux de terminologie n’engagent que moi-même et j’en assume l’intégrale responsabilité.
    En revanche, soulignons le travail absolument considérable et constructif pour la francophonie effectué par le service de terminologie de la Chancellerie fédérale comme, entre autre, celui de la Chancellerie cantonale de Berne. C’est du gâteau. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter la banque de données TERMDAT, gratuite et en ligne. En outre, rien n’empêche de consulter aussi le lexique de l’APFA Actions pour promouvoir le français des affaires (France) ou le dictionnaire gratuit en ligne du Gouvernement du Canada Termium Plus. C’est d’ailleurs grâce à ce dernier, principalement, que j’avais pu traduire vers le français des désignations en anglais de produits financiers assez complexes, généralement des produits dits « dérivés » ou des textes d’informatique. Quoiqu’en pensent certain-e-s, acagnardé-e-s dans leur petit confort terminologique molletonné d’anglicismes de pacotille, la langue française de la finance, « ça marche »! Et c’est onomasiologiquement efficace et pratique.
    Je voudrais rendre un modeste (à mon niveau) hommage, au regard de la francophonie, à une institution très peu citée mais qui vaut son pesant d’or: le laboratoire de terminologie de l’École de traduction et d’interprétation de Genève (clin d’œil à Monsieur le Professeur Ziegler pour ses collègues), d’une utilité majeure sur le terrain de la pratique traductologique et terminologique en entreprises.
    Si seulement les traductrices et les traducteurs travaillant au sein des services de traduction des entreprises des différents secteurs de l’économie se révélaient moins « fayot-e-s » ou du moins s’affirmaient de manière plus courageuse dans la résistance aux exigences d’anglicismes souvent délirantes de la part de leurs donneuses ou donneurs d’ordres – alémaniques, romands, tessinois ou autres du monde financier, par exemple de secteurs commerciaux de l’informatique bancaire pour ne citer qu’eux, la francophonie d’entreprise en Suisse se porterait bien mieux.
    Heureusement que dans les services de traduction de nombreux offices fédéraux – notamment ceux qui de près ou de loin traitent des domaines participant des sciences de la nature – sauvent l’honneur. Il faut leur rendre hommage. Là, me semble-t-il dans ma subjectivité, la francophonie n’a pas à subir les assauts délirants d’anglicisation outrancière des domaines économiques, financiers et assurantiels. C’est peut-être à partir de ces traductrices et de ces traducteurs en particulier que l’on pourra reconstruire une francophonie digne de ce nom en Suisse.
    Pour terminer, n’oublions surtout pas l’action convaincue et convaincante d’associations vouées à la qualité linguistique francophone en Suisse: Défense du français, Sous la loupe et autres.
    Voilà, spontanément, mes quelques impressions ou souvenirs de mon travail de traducteur chargé de travaux de terminologie en Suisse, impressions et souvenirs qui viennent directement en appui aux initiatives et efforts conjugués de Monsieur Jean Ziegler, vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme, et de Monsieur Rémy Pagani, conseiller administratif de Genève. Franc succès. Même combat.
    nomubâle

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