Adieu « Dginiva »

Par François Longchamp *

Grâce à vous, je ne vais plus à « Dginiva »  Palexpo mais à Palexpo Genève. Je ne me rends plus à « Dginiva Airport » mais à Genève Aéroport – où je fais, non pas du shopping, mais des emplettes, des achats, du « magasinage »comme disent les Québecois. Pour chaque mot anglais en effet, il y a plusieurs termes francophones. Malheureusement, souvent, on les néglige.

La généralisation du recours à l’anglais est l’effet d’une commodité industrielle. Microsoft, Google et Pomme ont changé les usages linguistiques. S’ils étaient établis à la Chaux-de-Fonds ou à Vidy, la situation serait peut-être différente. On distribuerait des « papillons » pour promouvoir les « soldes » ; pas des flyers pour annoncer des sales. Mais tel n’est pas le cas. Nous sommes colonisés.

Il est facile bien sûr d’appeler à la résistance. Mais qui résiste vraiment ? Même les journaux dits « de qualité » cèdent à l’anglais. Il en est un, par exemple, à Lausanne (mais ils sont tous à Lausanne maintenant), qui invite ses lecteurs à assister à ses briefings et à visiter sa news room. Cela fabriquera éventuellement des  followers, mais pas des lecteurs.

Cela dit, l’anglicisme n’est pas seul responsable de la régression du français. Il y a aussi l’anéantissement du sens. Voyez la «novlangue». Dans « 1984», George Orwell proclamait la « novlangue » langage officiel d’Océania, un pays totalitaire, fictif.Le pouvoir imposait cette langue parce qu’elle est pauvre. Le principe, c’est que plus on limite les mots, moins on donne à réfléchir. Moins les gens comprennent, et plus ils sont dépendants. La « novlangue » rend ainsi les foules malléables, crédules et dociles. Depuis qu’il est possible de voir un grand pays réel gouverné à coups de tweets  – pardon, de «gazouillis» – on peut vérifier la justesse de cette équation formulée en 1949.

A ces sujets de préoccupation – anglicisme et novlangue – s’ajoute un troisième fléau. Il s’agit d’une sorte de dialecte né, précisément, de la novlangue orwelienne et qui s’appelle : le « politiquement correct ». Le « politiquement correct » gomme les nuances. Il impose des normes. Il met en place des alambics et il mène au langage inclusif, forme politique de ce que l’on appelait, naguère, langage épicène.

Pouvons-nous encore dire en préambule de nos discours (qui ne sont pas des speeches)… « Chers amis » ? La règle grammaticale prévoit que, en français, le masculin englobe tous les genres. Beaucoup  assimilent cela, aujourd’hui, à de la « domination ». Comment dès lors distinguer le féminin ? En insérant des points-médians? Répondre « non », c’est privilégier le masculin, ce qui devient délicat et nous expose à la vindicte. Répondre « oui », écrire donc « A M I point E point S » enserre proprement – isole – le E féminin. Cela paraît alors… indélicat. Solution : neutraliser la langue.

Si seulement… il n’y avait que les genres. En France, afin de ne plus désigner des personnes en fonction d’une origine – Afrique, Asie, Amérique latine… – voilà qu’apparaît un curieux néologisme : les personnes « racisées ». Pas «d’origine» ceci ou cela mais « racisées ». Des chercheurs ont inventé cette démarcation linguistique entre les blancs et, globalement, tous les autres. Pour sa part, Alain Finkielkraut, de l’Académie française, parle de « non-souchiens » pour dire : « pas de souche française », donc ni blancs ni présumés judéo-chrétiens. Est-ce une avancée de la langue ? Un triomphe de la pensée ? Il ne faut pas refuser le changement par principe, mais quand même… A piétiner ainsi la langue, on court le risque de – terme romand ! – s’y encoubler.

Cela est si vrai que, récemment,  à Genève, un fait-divers évoquait un meurtrier… « natif de 1977 ». Faire de la date un lieu pour masquer une origine, il fallait oser. Michel Audiard a commenté la chose une fois pour toutes : « les cons, ça ose tout ; c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Face au langage inquiet qui s’insinue ainsi, on préfère l’argot direct – « brutal » – de Michel Audiard. C’était un langage d’images. Il ne déconstruisait pas. Or, d’une époque à l’autre, cette poésie des bar-tabacs PMU a fait place au « bip-bop ». Le bip bop n’est pas une danse. Il s’agit de l’argot contemporain attribué « aux cités multiraciales et multigenrées », comme le précise Wikipedia dans une fiche dont l’auteur ne file pas la métaphore, mais du mauvais coton.

L’argot n’a jamais été autre chose que l’ensemble des mots adoptés par un groupe social pour se distinguer, ou se protéger, du reste de la société. L’abus des anglicismes, des arabismes, du verlan et des néologismes est l’avatar moderne d’un phénomène ancien. Il existe une nuance de taille. Autrefois, l’argot classique enrichissait la langue en option: à présent, l’argot contemporain prétend être la langue. L’argot classique distinguait les classes sociales ; l’argot contemporain distingue les classes d’âge. Nous sommes largués.

Ainsi, que le « bip-bop » illustre un repli communautaire – théorie du linguiste Alain Bentolila – ou qu’il éclaire l’illettrisme – position du sociologue Bernard Lahire – l’idiome mérite une grande attention. Son usage, en effet, touche aux fondements de la société. Il révèle une culture dont les codes sont susceptibles d’amplifier encore le fossé des générations. Aujourd’hui Claude Pinoteau appellerait son film, non pas « La Boum » mais « La Teuf », ou «La Rave»… et Sophie Marceau kifferait sa race Tinder pour pécho un keum.

On peut s’indigner mais ne nous trompons pas de cible. Ce ne sont pas les jeunes qui sont impardonnables. Ce sont les professionnels. On pourrait évoquer aussi, en effet, la confusion courante dans les médias de mots que ne rapprochent, en réalité – souvent – qu’une vague consonance (« tare » pour « barre ») ; les formules mal employées (« deux alternatives »), les verbes erronés (« je vous suis gré… »), les facilités coupables (« futur » au lieu d’« avenir ») ou encore les confusions de sens (comme « chance » et « risque »). Radio et télévision font cela très bien.  

Cher Daniel Favre ! Le « Lexique des Belles erreurs » de l’Association des journalistes francophones, auquel vous avez grandement contribué, souligne et pourfend les formules mal employées. Il est navrant, mais significatif, que sa lecture nous fasse rire. Davantage finalement que l’orthographe des éléphants, des phares et des nénufars, ce qui affecte la langue, c’est son affadissement par ignorance ou par idéologie.

J’aime la France, car c’est le berceau de notre langue. J’aime la France, car c’est un terroir, un territoire, une histoire, mais c’est surtout le berceau d’une culture.

La France de Mallarmé, de Stendhal, la France de Rimbaud envisage de renoncer à enseigner le passé simple à l’école, car c’est une conjugaison trop compliquée à enseigner et à comprendre.

Mon vœu, pour la France, est que l’on renonce à cette intention scélérate. A ceux qui le rencontreront, dites au ministre de l’Education nationale, qu’aux frontières de la République, à Genève, dans les autres pays francophones, dans les DOM-TOM, aux confins de l’Empire, on aime encore cette langue.

Et qu’on a encore quelques convictions fortes en matière pédagogique. Celle de croire qu’un élève est fait pour être élevé, c’est à dire mettre, placer, porter plus haut, hisser, soulever : Par un maître qui est là pour le conduire au dépassement de soi, à l’exigence de la connaissance, à l’élévation de l’esprit.

Supprimer le passé simple pour simplifier la langue. Que va devenir Corneille ?

« Nous partîmes 500 mais par un prompt renfort, nous nous vîmes 3000 en arrivant au port » va-t-il devenir « Nous partions 500 mais par un prompt renfort, nous nous voyions 3000 en arrivant au port » puis, quitte à simplifier, « 500 au départ, 3000 à l’arrivée au bateau » puis, quitte à simplifier définitivement, « 500, next 3000 ».

Chers amis de la Défense du français, vous montez la garde. Soyez incorruptibles ! Votre action pour la sauvegarde du français mérite reconnaissance et – cédons un instant aux nouveaux usages – … l’hommage de toutes zé de tous.  


  • Allocution de Monsieur François LONGCHAMP, Président du Conseil d’Etat,  Assemblée générale de l’association Défense du français, Café Papon, le samedi 24 mars 2018 à 11h00