Défense du français

Le premier bulletin de l’Association des Journalistes de Langue Française a été publié en juin 1960 sous la direction de Claude Bodinier, avec la participation d’André Amiguet, Roland Béguelin, Gaston Beuret, Frédéric Schlatter, Léon Savary et Eugène Verdon. Il comportait une poignée de « fiches » destinées à promouvoir le bon usage de la langue française auprès des journalistes suisses… et des autres.

« Va, petit livre, et choisis ton monde… » écrivait Töpfer au fronton d’un de ses chefs d’œuvre. Claude Bodinier, président fondateur de l’Association suisse des journalistes de langue française, aurait pu donner la même consigne, faite à la fois d’amour paternel et d’inquiète prudence, au bulletin qu’il lança en 1960. Au mois de juin de cette année-là parut le numéro 1 des fiches Défense du français. Qui, d’ailleurs, n’étaient pas encore des fiches : on imprimait les mots justes, les mots faux, les recommandations sur une simple feuille A4.

Mais d’entrée, on avait pris le parti de la brièveté. Tout le monde, à vrai dire, n’était pas d’accord : certains voulaient une publication «plus étoffée».

Erreur, dit Claude Bodinier, qui, cinq ans plus tard, devait encore défendre sa formule : « Je suis persuadé, déclarait-il devant l’assemblée générale de l’Association, que plus le bulletin sera court, mieux il sera lu et plus il portera ; et qu’en l’allongeant, nous risquerions de nuire à son efficacité.»

On maintint donc la ligne, cependant qu’on améliorait la forme : en 1972, le numéro 116 est fait pour la première fois de rectangles à découper, de sorte que les fiches deviennent détachables et donc aisées à conserver par ordre alphabétique. En 1979, Claude Bodinier se retire de la présidence de l’Association, qu’il transmet à Jean-Marie Vodoz, mais il restera le rédacteur du Bulletin jusqu’en 1997. Après un bref intérim assuré par un correcteur, René Belakovski, c’est un autre correcteur, André Panchaud qui, dès août 1999 (et maintenant encore), imprime sa marque à Défense du français. Une marque forte ! Notre ami n’est pas seulement un lexicologue averti. La verve et la plaisante ironie avec lesquelles ce corsaire écume l’océan des anglicismes nous ravit et souvent nous éclaire : il est notre Surcouf.

Car le monde des langues a changé. Le numéro 1 du bulletin, que nous reproduisons au dos de ce cahier, s’ouvrait sur un germanisme et sur un excès de politesse («  Monsieur le Conseiller fédéral Untel ») et se terminait en recommandant l’usage des points dans les sigles. Aujourd’hui, la politesse a fondu (« Bonsoir, Pascal Couchepin ! »), et vraiment il faudrait être un original pour écrire le G.A.T.T ou l ‘U.N.E.S.C.O.: l’inflation des sigles nous oblige à les transformer le plus souvent possible en acronymes. Et surtout, cet anglais de facture assez douteuse que nous avons nommé tantôt le sous-anglais, tantôt l’améranglais (car amer et américain !) s’est insinué dans tous les domaines de notre vie: travail, technique, distractions, communication, publicité… Or, nous ne voulons pas nous enfermer dans une forteresse aux fenêtres fermées, mais nous refusons les modes, les complaisances et les lâchetés qui condamnent à l’oubli des mots français de plus en plus nombreux. Oui, qu’on cesse de rétrécir notre langue ! C’est le cri de guerre de ces fiches.