Assises de l’UPF au Cameroun : Vous prendrez bien un peu d’émotion ?

Par Romaine Jean

La dictature de l’émotion pèse-t-elle sur le journalisme ? Constitue-t-elle un frein à la bonne information, au même titre que la censure ? La question est centrale dans le monde des médias et a été débattue par plus de 300 journalistes, aux 48e Assises de l’Union de la Presse francophone à Yaoundé, au Cameroun.

Parmi les intervenants de la première journée, Anne Cécile Robert du Monde Diplomatique, auteur d’un ouvrage sur la question. Pour elle, le constat est sans appel : « nous sommes passés de la gestion des émotions par la société, à la gestion de la société par les émotions ». Le mouvement #metoo en est un exemple patent. S’il a permis de libérer la parole des femmes, victimes du sexisme ordinaire, il a aussi autorisé bon nombre de débordements.  On a vu des médias sans distance oubliant la présomption d’innocence ou la simple vérification des faits, des hommes condamnés sans procès sur les réseaux sociaux.

L’émotion est un mode de traitement de l’information qui induit des choix et des hiérarchies et qui affecte l’analyse des événements. Anne Cécile Robert, auteur de « la stratégie de l’émotion », cite plusieurs exemples, pris dans l’Histoire récente, à l’appui de sa thèse. Les bébés tirés des couveuses durant le conflit d’Irak n’ont probablement jamais existé. Ils ont en revanche servi à justifier aux yeux de l’opinion horrifiée l’intervention américaine. L’opération française en Libye a elle aussi été guidée par la main hasardeuse d’un Bernard Henri Levy, aussi puissant qu’approximatif dans ses nombreuses apparitions médiatiques. En 2017, Donald Trump a reconnu Jérusalem, capitale d’Israël. Le jour même Johnny Halliday décédait. Devinez qui a fait la une ?

L’espace social est de plus envahi par l’émotion qui masque l’analyse et toutes les sphères de la société sont concernées. Lors des attentats de Paris en 2015, l’ancien président François Hollande a évoqué « la France ensanglotée » La crise migratoire arrache les larmes des lecteurs lorsque des bateaux échouent en Méditerranée, mais combien d’analyses pour comprendre l’origine du problème ? se demande Anne Cécile Robert, pour qui la dictature de l’émotion pèse sur le journalisme et nous empêche de réfléchir. Elle induit un refus de penser et dépolitise : « si on ne s’occupe pas des causes, personne n’est responsable, sinon la fatalité ». La dépolitisation transforme les enjeux politiques en enjeux d’émotions.

Lors de la table ronde de mercredi matin sur le thème de la couverture des grands mouvements populaires, objectivité de l’information et subjectivité de l’émotion.
Avec de g. a dr. : Olivier Piot, grand reporter, Khaled Drareni, reporter, représentant de RSF Algérie,  Myret Zaki, journaliste suisse qui dirigeait les débats, le Suisse Slobodan Despot, éditeur et directeur Antipresse, et Olivier Hubert, rédacteur à Al Ahram Hebdo, Égypte (Photo Roger Juillerat).

L’émotion dans les médias : frein ou atout pour l’information ? Tel était le thème du débat du premier jour des Assises, qui a permis notamment à notre collègue Myret Zaki, journaliste et ancienne rédactrice en chef du magazine « Bilan », de s’adresser aux confères de l’Union de la Presse Francophone.

L’émotion, a relevé Myret Zaki, peut se glisser là où on l’attend le moins, dans ce qui est considéré comme le journalisme le plus factuel et le plus rigoureux. Ainsi les médias anglo-saxons n’ont pas réussi à éviter le piège de la rancœur et du revanchisme, dans les mois qui ont suivi l’élection de Donald Trump, confondant militantisme et analyse. Je le dis d’autant plus volontiers que je n’apprécie en rien l’action du chef de la Maison Blanche, qui lui-même a totalement intégré le langage de l’émotion dans sa communication. Ne vient-il pas de qualifier Nancy Pelosi de « folle », dans un de ses derniers tweet ? Imaginait-on que le président de la première puissance mondiale puisse s’exprimer un jour de la sorte. Les réseaux sociaux ont introduit la culture de l’indignation permanente, qui s’est désormais infiltrée partout et qui contamine tout.

En fait le seul moyen d’assurer une information rigoureuse est de multiplier les points de vue. On évite ainsi le piège de l’émotion, de la subjectivité et du militantisme, qui fausse l’information.