Disparition d’Arnaud Dubus, ancien correspondant du «Temps» en Asie du sud-est

Arnaud Dubus fut, depuis la création du «Temps» et jusqu’en 2018, le correspondant de notre quotidien en Asie du Sud-Est, basé à Bangkok. Son décès, lundi 29 avril, laisse un vide cruel pour la presse francophone en Asie du Sud-Est

Les Thaïlandais et le royaume de Thaïlande ont perdu un ami sincère et exigeant. Décédé lundi à Bangkok, Arnaud Dubus était, depuis son arrivée dans cette métropole aussi chaotique qu’attachante en 1989, animé d’une envie journalistique inchangée: expliquer ce pays déroutant d’Asie du Sud-Est, jamais colonisé, à ceux qui ne le connaissent pas, ou ne parviennent pas à le comprendre. Il en était, depuis sa création, le chroniqueur régulier dans les colonnes du Temps et d’autres médias comme Radio France Internationale, Libération ou La Croix.

Le Temps / Richard Werly / 30 avril 2019

Le Monde salue la mémoire d’Arnaud Dubus

Analyste subtil des réalités complexes de la société et de la politique thaïlandaise, Arnaud Dubus a mis fin à ses jours, lundi 29 avril, en se jetant du haut d’une passerelle du métro aérien, à Bangkok. Il allait avoir 56 ans en juin.

Arrivé en Thaïlande en 1989, il aura passé les trente dernières années à s’intéresser avec une passion jamais démentie à ce royaume d’Extrême-Orient, finalement assez méconnu et mal compris en Occident, en dépit de son statut de destination touristique de masse. Mais ses activités de journaliste écrivain et de correspondant régional l’amenèrent à se spécialiser sur l’Asie du Sud-Est en général : collaborateur de longue date de Libération, de Radio France et du quotidien suisse Le Temps, il aura couvert le Cambodge de l’après-Pol Pot, la Birmanie du temps des généraux, le scandale de la vente des sous-marins français à la Malaisie, où son entêtement d’enquêteur lui avait permis de dénicher des informations exclusives.


Avec Khun Sa (1934-2007), seigneur de la guerre birman, à Homein, en Birmanie, en 1990. FCC Bangkok

Une photo publiée ce mercredi par le Club des correspondants étrangers de Thaïlande le représente, en 1990, en train de serrer la main du célèbre seigneur de guerre et trafiquant d’opium birman Khun Sa : si Arnaud Dubus était à la fois un intellectuel qui aimait à se plonger dans les livres, savait le thaï, s’initiait au sanskrit, s’efforçait de comprendre les liens entre le bouddhisme Theravada et la société dans l’ancien royaume de Siam, il fut aussi un homme de terrain. Soucieux d’aller au plus près des lieux où surgissent et évoluent les événements.

Douleur impalpable

Arnaud Dubus était également écrivain. Il avait publié un certain nombre de livres, notamment un ouvrage portant sur l’armée thaïlandaise et sa propension au coup d’Etat permanent, un petit guide éclairé sur l’histoire et la culture thaïlandaise, un opuscule consacré aux liens entre le bouddhisme et la politique en Thaïlande.

On sentait chez Arnaud Dubus, regard parfois lointain, toujours coiffé d’une casquette de Parigot des années 1930 par 35 degrés, comme une douleur impalpable. Ce qui n’empêchait pas une certaine propension à un humour volontiers sarcastique et décalé. L’homme avait une qualité rare : la modestie et la capacité de douter. Sans conteste l’un des meilleurs déchiffreurs du monde thaïlandais parmi la communauté des correspondants de presse à Bangkok, il était prudent, évitait d’asséner des vérités définitives. Il était conscient que ce que l’on croit savoir sur l’énigmatique royaume n’est rien par rapport au degré de l’ignorance collective à propos d’une monarchie souvent impossible à décrypter, tant l’espace royal reste un univers impénétrable.

Arnaud Dubus, qui se passionnait pour le sujet, aura manqué de peu le couronnement du nouveau roi Rama X, Sa Majesté Vajiralongkorn, qui sera officiellement intronisé à Bangkok au terme de cérémonies des plus élaborées, du samedi 4 au lundi 6 mai.

Durant toute sa carrière, Arnaud Dubus tira le diable par la queue, connaissant les fins de mois problématiques des correspondants pigistes, souvent obligés de « vendre », parfois avec difficultés, des articles nuancés sur l’Orient compliqué. Il en avait conçu une certaine amertume et avait fini, presque arrivé au mitan de la cinquantaine, d’arrêter le journalisme. Depuis 2018, il occupait les fonctions d’attaché de presse adjoint à l’ambassade de France de Bangkok.

Bruno Philip / Le Monde / 30 avril 2019

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